Les grands discours – Louis St-Laurent et les fondations de la politique étrangère canadienne

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Le 20 janvier 2026, le premier ministre du Canada, Mark Carney, prononce un discours historique devant le Forum économique mondial. Suite à ce discours, il reçoit une ovation debout par les participants, ce qui est très rare à cet évènement. Plusieurs analystes diront après coup que c’est l’un des meilleurs discours prononcés par un dirigeant canadien et que cela annonce la fondation d’un changement dans la politique étrangère canadienne.
C’est vrai que c’était un excellent discours, mais pour les moins renseignés d’entre nous sur la grande (et passionnante?…-_-) histoire des discours de leaders canadiens, il est bien difficile d’y trouver un point de comparaison. C’est pourquoi le début de cette chronique : les grands discours. On réalisera ici que certains discours peuvent être effectivement très passionnants, mais surtout qu’ils peuvent affecter nos vies même 50 ans plus tard.
Donc, pour continuer sur le thème de la politique étrangère canadienne, nous allons commencer par son discours fondateur qui a su affecter les décideurs canadiens (et par conséquent nous) de 1947 à aujourd’hui : la Gray Lecture de Louis St-Laurent.

Qui est Louis St-Laurent et quelle est la Gray Lecture?
Louis St-Laurent était premier ministre du Canada de 1948 à 1958. (et oui… j’avoue être moi-même coupable de ne pas le connaître avant ma recherche sur les discours. Si vous le connaissiez avant de lire cet article, bravo!) Cependant, lorsqu’il prononça son discours en 1947, il était ministre des Affaires étrangères de Mackenzie King.

C’est à l’Université de Toronto qu’il prononcera son discours appelé la Gray Lecture. En fait, ce nom particulier est dû au fait qu’il est survenu lors d’une conférence commémorative organisée par l’université, nommée la « Duncan and John Gray Memorial Lecture », deux individus qui sont décédés à la guerre. L’université continue toujours d’appeler ainsi cette série de conférences, mais on associe souvent le nom à Louis St-Laurent qui a fait le premier discours de cette série.

Qu’est-ce que le discours mentionne?
L’hommage à Duncan et John Gray étant d’abord une dénonciation de la guerre, Louis St-Laurent insiste sur le fait qu’un pays qui a montré sa compétence à gagner la guerre, comme le Canada à la 2e guerre mondiale qui vient de se terminer, doit démontrer le même niveau de maturité en diplomatie. Il y souligne 5 points importants qui deviendront la doctrine canadienne dans les années à venir :

1- L’unité nationale
St-Laurent mentionne qu’on doit éviter le régionalisme ou le favoritisme de certains groupes dans la société canadienne elle-même, et que ce principe d’égalité entre tous rendra le Canada plus fort et uni. Du même coup, il mentionne qu’on ne peut pas prôner l’unité et l’égalité à l’international sans avoir nous-même notre maison en ordre.

2- La liberté politique
Dans cette partie, on y mentionne que la liberté politique (plus précisément une saine démocratie) fait partie des valeurs canadiennes et qu’il faut travailler pour aider les peuples du monde à stabiliser leurs institutions démocratiques. Il y expose par contre un bémol important : cela doit se faire dans le respect des autres États par une politique non-interventionniste. En gros, cela veut dire qu’on doit tendre la main lorsqu’on en a besoin tout en conservant un pragmatisme vis-à-vis des pays qui ne le souhaitent pas.

3- La règle de loi
Il y mentionne que, bien que des lois façonnent la politique intérieure, les affaires internationales sont (à l’époque) un monde sans loi et chaotique. Il y souligne la nécessité d’avoir des normes internationales à respecter entre les États et des cours d’arbitrage pour les appliquer. C’est l’un des points les plus importants de son discours, car cela jettera les bases sur des processus d’arbitrage chapeautés par l’ONU et qui auront été encensés par le Canada.

4- Les valeurs chrétiennes
Bon. Ce point-là a mal vieilli. Passons.

5- La responsabilité internationale
Cela signifie que le Canada a un devoir et un rôle à jouer à l’international et qu’on ne devrait pas fermer les yeux sur ce qui se passe dans le monde. C’est pourquoi le Canada s’est largement impliqué dans des missions de maintien de la paix suite à cela.

Le discours de St-Laurent mentionne ensuite ce qui découle de cela en pratique. Pour que le Canada puisse user de son soft power, il y met de l’avant la nécessité d’une alliance  entre démocraties occidental telles que les pays du Commonwealth, la France et les États-Unis. Même à l’époque, sans la présence de Trump, il adresse tout de même une mise en garde par rapport aux États-Unis et aux risques inhérents à être voisin d’un tel éléphant. Finalement, point très important, il souligne la volonté du Canada d’aider à bâtir les organisations internationales telles que l’ONU.

Pourquoi c’est important
C’est le début d’un Canada étant perçu comme force bienveillante dans le monde grâce à ses politiques d’aide mais également non-interventionnistes, à l’instar des américains. Plus précisément, c’est grâce au Canada que la force du maintien de la paix de l’ONU, communément appelée casques bleus, sera créée en 1956. À ce moment-là, Lester B. Pearson, ministre des Affaires étrangères sous le gouvernement St-Laurent, va prononcer un autre discours très remarqué qui déclenchera l’initiative de la force de paix de l’ONU dans l’affaire du canal de Suez. Par la suite, le Canada a su se forger une solide réputation jusqu’à aujourd’hui, notamment par différentes missions :

  • Chypre : 1964 – aujourd’hui. Les forces canadiennes y sont encore aujourd’hui et c’est la mission de paix la plus longue de l’ONU. Le Canada est perçu comme l’un des acteurs principaux.
  • Rwanda : 1993–1994. C’est devenu un cas très connu dans le monde. Dans ce cas-ci, le lieutenant général Roméo Dallaire, canadien, dirige l’équipe du maintien de la paix. Malheureusement, l’histoire nous démontre aussi les limites du maintien de la paix et de la politique de non-intervention.
  • Croatie : 1993. La guerre en ex-Yougoslavie déborde largement et des centaines de soldats canadiens et français sont envoyés pour protéger et évacuer des civils. À leur arrivée, les Canadiens subissent des tirs d’armes lourdes et fortifient leurs positions. Ils parviennent à repousser les assaillants et à protéger les civils. Comme quoi toutes les histoires ne se terminent pas comme au Rwanda.

Le discours de St-Laurent jusqu’à aujourd’hui
Après les années 2000, le Canada a conservé sa politique du maintien de la paix, mais sa proximité avec les États-Unis et leur intervention au Moyen-Orient a progressivement fait perdre le lustre d’impartialité qu’avait auparavant le Canada. De 2015 à 2025, la politique du maintien de la paix restait toujours la doctrine, mais plusieurs pays ont commencé à dénoncer cela comme de l’hypocrisie. Trump étant devenu président en 2017 et les relations avec les Américains se détériorant progressivement, le soft power du Canada s’est alors considérablement amoindri. Comme quoi l’avertissement de Louis St-Laurent par rapport aux États-Unis resta vrai même 70 ans après.

Mark Carney s’est-il éloigné de cette doctrine-là?
Les messages d’unité canadienne, de liberté politique, de la règle de loi et des responsabilités internationales restent les mêmes. (bon. oublions les valeurs chrétiennes…) C’est sa mise en pratique qui change légèrement. Autrement dit, le maintien de la paix garde en effet une place essentielle dans les affaires internationales canadiennes, mais disons qu’un certain recadrage a eu lieu. À l’époque, St-Laurent mentionnait que la force et le soft power du Canada se trouvaient dans ses alliés traditionnels, soit les États-Unis (avec bémol), le Commonwealth, et la France. Aujourd’hui, Carney fait preuve de pragmatisme et accepte de s’ouvrir aux pays non démocratiques. C’est dû au fait que les États-Unis ne sont plus considérés comme un bastion de la démocratie comme auparavant, et que la France et le Royaume-Uni ont aujourd’hui un impact limité dans le monde par rapport à 1950. Il n’en reste pas moins que les valeurs d’égalité, de justice et de paix du Canada sont encore une fois mises de l’avant dans ce nouveau paradigme. L’alliance des pays moyens et le non-interventionnisme face aux grandes puissances sera-t-il la nouvelle doctrine (ou disons doctrine de St-Laurent recadrée) pour les 50 ans à venir? Seule l’histoire nous le dira…

N.B. : Pour ceux qui veulent lire le speech de Louis St-Laurent : https://gac.canadiana.ca/view/ooe.sas_19460113ES/9

1 réflexion au sujet de “Les grands discours – Louis St-Laurent et les fondations de la politique étrangère canadienne”

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